Boire une bière, cest bien. Déguster la même bière, cest mieux. Lui donner une personnalité en choisissant les mots qui nous transportent de lautre côté des considérations matérielles de notre univers, cest lorgasme absolu ! Ce geste nous permet de décupler notre plaisir car nous pouvons alors le partager. La dégustation aphasique est à la bière ce que le plaisir solitaire est aux jeux amoureux. Notez au passage quil sagit néanmoins dune expérience agréable.
Le processus de formulation des phrases que nous utilisons pour fins de publication est dune grande simplicité. Il procède dune approche déductive qui se fonde sur seulement 10 références initiales: laspect visuel, les arômes (fruités, doux, dalcool), lonctuosité, les saveurs de base (sucrée, acide, amère), les variations de ses saveurs de base dans larrière-goût et, finalement, leffet. La transformation de ces mots de base dans la construction de phrases complètement siphonnées procède en quatre étapes.
1: Limprégnation. Il sagit tout simplement de prendre une photographie visuelle et gustative de la bière, sans porter de jugement sur le plaisir quelle nous procure.
2: Linteraction. Lobjet ici est didentifier les relations entre chacun des éléments présents sur cette photo.
3: La formulation. Nous devons maintenant formuler un texte descriptif présentant les éléments de la photo, ainsi que les relations de ceux-ci entre eux.
4: La métaphorisation. La substitution analogique de la formulation, en texte plus ou moins abstrait, plus ou moins imagé, etc. Ce nest quà cette étape que nous intégrons la dimension «effet» dans la présentation de la bière. Cette qualité relative exerce un effet de levier, cest-à-dire quelle est utilisée afin damplifier lune ou lautre des caractéristiques de la bière.
Le principal danger qui guette le goûteur est de sauter par-dessus les trois premières étapes afin de passer directement à la quatrième. Le péril jaune est décuplé si le goûteur tente de porter un jugement de valeur sur sa qualité. Ce phénomène est à la dégustation des bières ce que lémission séminale précoce est aux jeux amoureux! Passons maintenant à un exercice pratique.
Limprégnation
Limprégnation est dune grande simplicité. Nous utilisons tout simplement les 10 dimensions de base comme grille dobservation. Il suffit de noter la présence ou labsence de chaque élément. Voici un exemple dune « imprégnation de bière ». Visuel : mousse très épaisse, très effervescente, de fines bulles qui se libèrent régulièrement, mousse qui colle parfaitement aux parois du verre. Nez : très aromatique, fruitée, alcool perceptible. Onctuosité : moyenne, ni mince, ni très onctueuse. Saveurs de base: absence de saveur sucrée, petite présence de saveur acide, présence moyenne damertume. On goûte lalcool. Arrière-goût : dabord dominé par lalcool; lamertume est perceptible après quatre ou cinq secondes. Effet : très agréable à boire.
Remarquez quà lexception de leffet, ce texte noffre aucun jugement sur la qualité de la bière. Il ne fait que constater la présence ou labsence des éléments de la grille. Nous utilisons maintenant ces éléments pour identifier les relations entre chacun.
Linteraction
On peut identifier deux interactions. La première est la relation entre leffervescence et les arômes. Les arômes sont de toute évidence expulsés du liquide par lintensité du pétillement. La deuxième se situe au niveau de la saveur dalcool qui est facile à identifier et qui domine larrière-goût. Autour de cette saveur, deux saveurs de base sarticulent : lacidité et lamertume.
Lidentification dune ou de plusieurs interactions requiert du goûteur le sens de lobservation. Normalement, les interactions se manifestent delles-mêmes pendant que nous procédons à la première étape. Lidentification est toutefois un peu plus ardue lorsque nous dégustons des styles de bières offrant peu de saveur
La formulation
Comme nous le constatons, les deux premières étapes nous ont permis de trouver tous les mots de base reflétant la personnalité de cette bière. Nous devons maintenant intégrer ces deux séries de mots en un texte simple.
«Voici une bière dont leffervescence soutient une mousse très épaisse et qui libère ses arômes fruités et dalcool. De rondeur moyenne, ses saveurs sont dominées par lalcool mais nous pouvons facilement goûter son acidité et son amertume moyenne. Létalement, dabord dominé par lalcool, est dune durée moyenne. On peut percevoir à la toute fin une saveur amère. Cette bière est très agréable à boire».
La métaphorisation
Il faut choisir des exemples nayant rien à voir avec la bière afin de remplacer certaines composantes de ce texte. Ici, limagination est primordiale. Tous les sujets sont bons. Limportant est de se limiter, pour une bière donnée, à un seul créneau dinspiration. Par exemple, si nous choisissons la musique pour métaphoriser ce texte, il faudrait trouver lensemble de nos synonymes dans le réfectoire, le répertoire dis-je, de la musique. Voici maintenant trois versions du même texte, utilisant autant dinspirations différentes: musicale, poétique et sexuelle (bien entendu).
Inspiration musicale: «Cette bière joue au rythme endiablé dune chorégraphie sur laquelle les notes fruitées dansent avec lalcool. Sous le palais, la composition affirme une présence assez onctueuse mais la griffe rythmée de lauteur imprègne son rythme alcool/amer jusquau-delà de larrière-goût. Bière particulièrement racée, elle soulève dans notre gorge les acclamations soutenues de plusieurs rappels.»
Inspiration poétique: «Le poème de ce nectar divin récite les rimes saccadées de larôme de ses fruits et de livresse de son alcool. Le nuage de son effervescence embrasse nos lèvres de sa douce caresse sensuelle. Dans la profondeur de notre intimité, elle dévoile à nouveau le charme de sa personnalité chaleureuse, ainsi que la souple discrétion de ses voiles amères.»
Inspiration érotique: «Lintensité de ses arômes subjuguants nous transporte dans le monde lascif des gestes amoureux. La chaleur intense de son alcool et la vigueur tonique de ses caresses amères évoquent dans notre corps létreinte passionnée des grandes histoires irrationnelles. Elle laboure nos entrailles dun sillon voluptueux et nous entraîne dans les champs libidinaux des aventures passionnées.»