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Préam«bulles»
J'étais invité, par personne interposée, au salon international de la gastronomie du Luxembourg (ou quelque chose du genre), à Luxembourg ville. Le président d'une importante confrérie de bière m'invitait chez lui, à ce que mon entremetteur me disait. Coutume courante dans ce milieu fraternel d'amateurs de bonnes bières. Tard dans la soirée, il me demanda diplomatiquement à quel endroit je faisais dodo ce soir-là. Je croyais que j'allais chez lui ! D'excuses en manifestations de regrets, je n'hésitai point à accepter son offre... de vérifier par téléphone la disponibilité de chambres à quelques pas de là. La plus modeste allait soutirer 150$ de mon budget, pour un simple dodo de cinq heures tout au plus! En chemin vers l'hôtel, je bifurquai plutôt sur l'autoroute en direction de l'Allemagne, à la recherche d'une petite auberge. La sortie «Gravenchmacher» m'interpella, porteuse de merveilleux souvenirs de deux voyages antérieurs. Je stationnai ma voiture dans une halte le long de la Moselle, abaissai le dossier de ma banquette et confiai mes réflexions aux soins de Morphée. Mon recueillement nocturne fut interrompu à quelques occasions par la sirène des chalands qui passaient sur la rivière.
Le matin venu... voici l'histoire.
Granvenchmaker
Gravenchmaker est une ville très pittoresque dont les maisons s'allongent sur moins d'un kilomètre. Aux pieds de la commune, on se laisse bercer par la Moselle qui descend lentement vers le Rhin. Derrière, les collines remontent abruptement. On y aperçoit des vignes à perte de vue. Enfin, lové dans une vallée comme celle-là, on ne peut pas voir très loin, même par temps clair. Dans cette région du Grand Duché du Luxembourg, le vignoble est roi. La famille des perles blanches y produit un crémant, méthode champenoise, d'une qualité exceptionnelle. Il n'a rien à envier au Champagne, ni en termes de saveurs, ni en termes de coûts.
Dans la ville voisine, on y «décocte» aussi une merveilleuse pilsener d'origine, la Simon. Il s'agit d'une bière blonde, très effervescente et d'une rondeur exquise qui se distingue par une agréable morsure de houblon. Là-bas, il s'agit d'une bière plutôt ordinaire, qu'on sert directement du fût, sans prétention.
J'écris «près de là» car là-bas, tout est près de tout, peu importe où nous sommes. Ce petit royaume est juché sur les Ardennes, qui s'étirent jusqu'en Allemagne où elles deviennent le Massif de l'Eifel. Il s'agit de collines d'origine volcanique dont le sous-sol regorge d'une eau très douce; une eau idéale pour les bières de fermentation basse.
La langue officielle est le luxembourgeois, une langue apparentée à des parlers allemands, fortement mêlée de vocables français. L'allemand et le français sont toutefois parlés par l'ensemble des trois cents et quelques milles habitants. Toutes les personnes que j'y ai rencontrées parlent aisément la langue deMolière, au rythme de ces airs mélodieux de l'accent germanique.
J'y ai donc fait la découverte de la Simon dans un petit café discrètement dissimulé derrière une station d'essence: de toute évidence un endroit réservé aux habitants de la région, pas pour les touristes. Je m'installai près du zinc, en me laissant bercer par les verres suspendus devant moi qui faisaient scintiller la lumière. Je notai la ligne indiquant leur contenu: 0,4 L. On les remplit souvent ces verres. Dans Luxembourgeois, on retrouve le mot «bourgeois». Cela reflète bien le niveau de vie supérieur de la population et de leur consommation. Ils boivent à peu près la même quantité de bière que leurs voisins allemands: environ 170 litres par personne, par année, soit parmi les plus élevées sur terre.
Déjà, au service de la Simon, on constate sa richesse et son onctuosité. À l'instar de la Guinness, remplir un seul verre nécessite au moins trois périodes de repos entre chaque tirage. Les trois jeunes hommes qui venaient d'entrer en demandèrent chacun une. Je n'ai rien compris à ce qu'ils disaient, mais j'ai bien vu que la gentille dame se dirigeait vers les pompes. Elle consacra plus de trois minutes à honorer leur souhait. La bière dictait la façon dont elle devait être servie. Si la serveuse avait trop insisté, c'est un verre de mousse que les clients auraient obtenu. Lorsqu'est venu le temps de boire ce nectar doré, le trio ne s'attarda pas indûment. Les trois buveurs vidèrent leurs flûtes en cinq gorgées bien comptées. Il m'était facile de le déterminer par l'échelle laissée par l'empreinte de la mousse à l'intérieur de leurs verres. Il s'agit d'un signe de qualité qui ne ment pas. Cinq minutes plus tard, ils acquitaient déjà le prix de leur cervoise et quittaient l'établissement.
De mon côté, je continuai de siroter mon espresso et de grignoter mon pain au chocolat. Voyez-vous, il n'était toujours que huit heures du matin. Une bière pour déjeuner mes amis, fallait le faire!
Vous devinez que j'ai déjeuné deux fois ce jour-là...
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