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La question est inévitable. Partout où mes papilles me conduisent, on me pose la question à mille dollars (à 500 EUROS, si vous préférez) : «Quelle est la meilleure bière au monde ?».
En bon politicien, ma réponse pré-enregistrée constitue une pirouette diplomatique tournant autour de la formulation suivante: «La meilleure bière au monde est invariablement celle qui est en train de livrer les secrets de son existence dans lintimité de mon verre, au moment où vous me posez cette question». Mon petit dictionnaire des clichés abonde de nuances me permettant de soutenir ce que javance : «ça dépend de lheure de la journée», «ça dépend du repas ou du mets», «ça dépend de loccasion», «ça dépend de lambiance relative : je vous jure que la bière que je partagerai avec Claudia Schiffer sera certainement la meilleure au monde, même sil sagit dun Perrier... (bon, disons un Perrier-Jouët)».
Lorsque je tente dendormir mes interlocuteurs avec ces enregistrements, plusieurs contournent facilement la difficulté avec une question directe : «Et vous, monsieur DEer, quelle bière préférez-vous par-dessus tout ?». Oh ! ce que vous pouvez membêter avec ces interrogations qui me font dévoiler une partie de mes fantasmes ! Le goût, mes chers amis, est dabord et avant tout une question profondément personnelle. Je crois que lultime plaisir du dégustateur de bière (ou de nimporte quoi) consiste à trouver la voie de limplosion céleste à chaque gorgée qui sévanouit paisiblement de lautre côté de son existence. Le besoin de suivre les enseignements énoncés par nimporte quel gourou de la chope céleste mapparaît comme un aveu dimpuissance au chapitre de la possibilité de marcher sur la route du bonheur respiratoire. Contrairement à ce quaffirme le dicton, non seulement je considère que les goûts sont à discuter; mais je suis davis que nous retrouvons dans le respect des goûts de chacun le germe de la paix sur terre -- dans la mesure où nous avons justement loccasion den discuter librement.
Jéprouve une grande admiration pour celles et ceux (ce sont surtout des ceux) qui, à linstar des grands esprits qui gouvernent lunivers, sont en mesure de porter un jugement définitif sur la «qualité» des bières quils pensent connaître. Car, il importe de le souligner, il est absolument impossible, dans nos conditions de vie actuelles, de développer des connaissances approfondies sur toutes les bières de cette planète. Pour moi, il sagit dune condition préalable à la consécration dun roi, ou même dun prince, de la bière. Mais lorsque mon gourou Michael Jackson se prononce, jécoute attentivement. Je sais que le bonhomme fait le tour des brasseries terrestres (et même peut-être célestes) de façon régulière. Ses capacités de décoder le cryptage de la noble boisson sont efficaces même lorsque son corps dort ! Par contre, de «pseudo-professionnels» qui aiment se faire voir se contentent la plupart du temps dasseoir une opinion strictement personnelle sur des informations puisées dans les communiqués rédigés par des vendeurs de bière. Jai beaucoup de respect pour les personnes qui ont le courage de leurs opinions. Et encore plus si elles les publient. Seulement, devant le manque de profondeur de la majorité de leurs propos, je pense au célèbre adage qui dit quau royaume des aveugles, les borgnes sont rois. En fait, je constate quil existe une corrélation entre la profondeur des connaissances et linextricable besoin de juger. En règle générale, plus le niveau de connaissances est mince, plus le besoin de lépaissir par ses jugements est grand. Mais un doute envahit mon esprit. Qui suis-je pour affirmer cela? Si ce type de personnes existe, cest que la demande est là. Quen pensez-vous ?
Il en est des brasseries comme de la civilisation : on y trouve des leaders, des suiveux, des gens perdus et toute la kyrielle de nuances de qualités que nous pouvons trouver dans le dictionnaire. Prenons le style «triple» à tout hasard, puisquil sagit dun type de bières pour lequel je ressens de fortes affinités. La première «triple» de lère moderne nous a été offerts par la brasserie Notre- Dame du Sacré-Coeur (Westmalle). Lors de son lancement, il y a une centaine dannées, il sagissait de la meilleure triple au monde ...et de la pire en même temps. Aujourdhui, lorsque je trempe mon âme dans cette bière, je ressens une émotion sublime. Mais dans les deux cas, mon jugement nest pas entièrement objectif ! Sil faut identifier une seule bière à la (pré)-origine du mouvement actuel de la bière de dégustation, je suis obligé de nommer celle-là ! Vous déduirez quelle occupe un rang particulièrement élevé dans mon missel. Comment dois-je maintenant juger les autres «triples» de la vague contemporaine de naissance de la bière de dégustation ? En les comparant avec loriginale afin de mesurer la distance qui les sépare ? Ne sagirait-il pas là dune façon un peu paresseuse de définir un style ? Malgré ma grande dévotion pour cette trappiste développée par le groupe de moines qui devaient à lorigine fonder une abbaye au Canada, je considère les Duvel, Triple Grand Cru et Chimay blanche comme offrant chacune des interprétations virtuoses dune grande finesse. À quoi servirait létablissement dune hiérarchie entre ces trois bières ?
Comment tenir compte de lhéritage historique de certains styles de bières dans un monde en constante évolution ? Comme pour tout ce qui gouverne le progrès, nous retrouvons un certain nombre danti-évolutionnistes dont les pieds sont ancrés à différents niveaux dans le béton du maintien des traditions. Prenons le bel exemple des «Real Ale», dont le sous-entendu affirme que les autres ales sont «fausses». Dans les faits, il est beaucoup plus juste de parler de «ales traditionnelles» et de «ales modernes». Il aurait été beaucoup plus simple de nommer les Real Ale en utilisant le mot «Ur-Ale» (1), mais nous savons tous que les Anglais ne trouvent pas beaucoup dinspiration dans les bières allemandes ou la terminologie germanique... Limportant ici est de tout simplement constater que le style a tellement évolué quil a donné naissance à un nouveau style. Mais devons-nous conclure du traditionnel quil nest pas évolué? Après avoir bu un nombre considérable de «ales dorigine» lors de mon dernier voyage en Angleterre, je constate que la terminologie sert également à maquiller certains relâchements brassicoles. On nous vend, à loccasion, des bières médiocres.... Et jai lâché le gros mot. Médiocre, mais pour qui? Pour moi qui constate la fraude camouflée dans cette attitude conservatrice. Médiocre parce que jai constaté que la bière était contaminée par des bactéries et que le brasseur avait manifestement économisé sur ses factures de houblon. Devant la satisfaction des clients qui en redemandent, qui suis-je pour démolir les croyances gustatives de ceux-ci?
Comment rester indifférent au travail de moines de certains brasseurs laïques qui poursuivent avec rigueur, contre vents et marées, les traditions séculaires du brassage ? Dans mon carnet dobservations, les Jean-Pierre Van Roy, Jean-Louis Dits, Albert Moortgat, Pierre Celis, Raymond Duyck, Yves Castelain, Peter Maxwell-Stuart, Jack Joyce, Gregory Noonan, Jean-François Gravel, Claude Corriveau, et jen passe... méritent les plus hautes distinctions et encouragements dans la mission qui est la leur. Que dois-je maintenant penser des bières quils brassent ? À chaque fois que joffre à mes papilles une gorgée de Gueuze Cantillon, cest un chapitre important de lhistoire du brassage que je consomme et qui coule dans mes entrailles.
Sous un autre angle, je constate que plus la cible est grande, plus les «vrais» (2) amateurs de bière ont tendance à lancer des projectiles aiguisés en sa direction. On associe souvent le mot «industriel» à une quelconque intervention diabolique imbuvable, surtout lorsquon parle de bière. Comme si, pour pouvoir aimer une bière, il fallait en détester une autre ! Pourtant, lune des plus belles réussites de bière industrielle est manifestement la stout de Guinness, lune des plus importantes brasseries du monde. Elle demeure une bière-étalon au même titre que la Triple de Westmalle. Imaginez-vous en train de boire bière plutôt acide, légèrement amère et un peu sucrée, disons un mélange de 1/2 gueuse - 1/2 Bitter. Imaginez navoir bu que ce mélange depuis votre première gorgée de bière. Comment réagiriez-vous en découvrant une Budweiser américaine ? Cest pourtant de cette façon que nous devons observer le phénomène Anheuser-Bush aux États-Unis. Cela ne mempêche pas de constater que les coups commerciaux les plus salauds sont souvent portés par les grandes maisons de brassage. Cela ne mempêche pas de constater que celles-ci sattaquent à loccasion aux petites brasseries, surtout en matière de distribution. Cela ne mempêche pas de constater que certaines petites brasseries reproduisent, à leur échelle, les même réflexes ...ce qui les rend encore plus vulnérables. Mais au-delà des observations économiques, cela ne change rien aux saveurs de ce quelles brassent.
Lorsque je voyage -- ce que je fais régulièrement -- je constate que les frontières que nous traçons sur le globe ne sont pas seulement de nature politique. La géographie influence les cultures, au propre et au figuré. La notion de «qualité» y est irrémédiablement annexée. Les biières les plus amères que jai goûtées mont été servies dans une majorité de pubs de lÉtat de Washington et de lOrégon, aux États-Unis. Voilà un pays qui associe «qualité» à «quantité», en dautres mots qui affirme que «plus il y en a dans lassiette, meilleur cest». Prolifique région de culture du houblon, il ne faut pas sétonner de sa généreuse présence dans la bière. Les consommateurs de lOuest américain y sont habitués, de telle sorte que le concept damertume là-bas na pas la même définition quailleurs dans le monde. Ce nest certainement pas en visitant la région une seule fois que je serai en mesure de porter un jugement sur la qualité de ses bières.
Certaines grandes institutions, le Beer testing Institute de Chicago, les Olympiades de la bière à Denver et toutes les autres compétitions du genre, couronnent naturellement «les meilleures bières au monde». Et elles ont tout intérêt à établir un maximum de catégories, compte tenu des frais dinscription... Est-ce que les résultats nous obligent à aimer les produits gagnants? Et dans léventualité où une marque donnée ne remporte pas deux années de suite la distinction suprême, est-elle pour autant moins bonne? À partir du moment où une brasserie est en mesure datteindre les objectifs fixés par les organisateurs, il me semble quon couronne alors le ...meilleur brasseur du monde ! Cette nuance étant établie, je constate que le produit des cuves de ladite brasserie est habituellement à la hauteur de sa réputation. Je constate également, lorsque je lis les descriptions de dégustations, que le marge entre l'échantillon envoyé et celui que j'achète au dépanneur est souvent grande.
Que de questions à résoudre avant que je puisse me prononcer sur la meilleure bière au monde ! En terminant, la question quil faut me poser est la suivante : «Sil ne vous restait que 10 minutes à vivre, quelle serait la dernière bière que vous choisiriez?»(3)...
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1. Ur, mot allemand signifiant «dorigine».
2. Vrai comme dans «Real», comme dans «dorigine», comme dans «authentique» ou comme dans «snob» ???
3. Et nallez surtout pas croire que je vis comme si ma dernière minute était arrivée...
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