Test: 30 bières de microbrasseries
réaction à l'article de la revue Protégez-Vous,
mai 2001
Un test négligé et partial

Mario D'Eer


La revue Protégez-Vous publiait dans son édition du mois de mai un test sur les bières des microbrasseries québécoises. Plusieurs informations dans le texte reflétait l'amateurisme de l'organisatrice de cet examen, dont en témoignent les perles suivantes: «le moût est un mélange de céréales et d'eau qui n'a pas encore fermenté» (le moût est un liquide sucré obtenu de la dissolution des sucres de céréales dans de l'eau, filtré, et ensuite aromatisé..);

«Étalement: sensations gustatives en milieu de bouche» et que veut dire «milieu de bouche» exactement? «Milieu de bouche: voir étalement.» Mais cela n'a pas empêché l'auteure de conclure sur une note sévère: «..d'une façon ou d'une autre, ces entreprises devront uniformiser leur production si elles veulent se tailler une place sur le marché.» Un tel jugement est vraiment déplorable compte tenu de la nature des produits jugés, ainsi que de la méthode de recherche partielle et partiale utilisée. Un tel jugement soulève un doute dans mon esprit alors que l'auteure a évité de comparer la qualité de ces bières avec celles «du marché» justement. Compte tenu de la comparaison sur laquelle elle asseoit son jugement, elle aurait quand même pu prendre les moyens pour informer adéquatemnt ses lecteurs, en leur disant si elles sont meilleures ou moins bonnes! Notons toutefois que cette sanction se base sur la dégustation «d'un maximum de quatre bouteilles d'un même produit.» Au départ, l'échantillonnage n'était pas suffisamment grand pour conclure quoi que ce soit à cet égard. Pourquoi l'avoir fait? L'auteure souligne un point important, qui reflète une certaine réalité, mais qui dépasse largement l'envergure de la méthode appliquée par l'étude

Le goût de la bière microbrassée, tel celui des grands vins, est influencé par les conditions de distribution et d'entreposage. On ne dira jamais d'un producteur de Bordeaux que sa production est inégale en s'appuyant sur le fait que la même bouteille achetée en dépanneur ne goûte pas la même chose que celle provenant de la Société des alcools du Québec. L'une des principales difficultés auxquelles font face les microbrasseries du Québec est justement liée aux manoeuvres commerciales douteuses des grandes brasseries industrielles, qui «achètent des tablettes», reléguant souvent les petites brasseries au deuxième plan. Les saveurs de leurs produits en sont directement affectées. En ne tenant pas compte de cette réalité, et en portant ce jugement, Protégez-Vous se fait le défenseur des grandes brasseries industrielles (n'oublions pas que la revue a évité de faire une comparaison directe). Après avoir parcouru le Québec à plusieurs reprises, dans le cadre de mes fonctions de «goûteur de bières», il m'apparaît évident que les pratiques commerciales des grandes brasseries sont la cause de certains problèmes (quand même assez rares) qui affectent directement les petites brasseries! Si la revue avait voulu défendre le consommateur, elle aurait plutôt dénoncé ces pratiques commerciales qui empêchent la population d'avoir accès à un choix de qualité.

Lorsque nous considérons les décisions qui ont été prises par la responsable de la recherche, nous constatons une foule de choix douteux qui démontrent une partialité ou un manque de rigueur. L'étude porte sur les microbrasseries du Québec, mais on en a laissé six de côté, dont les excellentes bières des brasseries Seigneuriale et Belgh Brasse! L'exclusion de la Boréale rousse, l'une des plus célèbres bières de microbrasseries du Québec, étonne au plus haut point, elle qui a mis le mot «rousse» sur le menu brassicole. Elle aurait fait excellente figure dans la catégorie «pale ale». Dans la catégorie «triple», on a inscrit trois bières d'une même brasserie (sur un total de cinq!), dont deux ne sont même pas des triples! Pourquoi ne pas avoir retenu deux autres excellentes bières du style «triple» produits par Unibroue et Seigneuriale

J'ai naturellement adressé mes questions (par courriel) à madame Chantal Gagnon, chargée de projet et rédactrice

Les voici (je saute naturellement les salutations d'usage):
* «Il aurait été intéressant de présenter votre protocole et votre grille d'évaluation afin que nous puissions, nous les lecteurs, comprendre le sens des notes accordées. Est-ce que les échantillons étaient jugés à l'aveugle? Est-ce que les échantillons étaient avalés? Utilisiez-vous la même pondération pour tous les styles? On ne juge pas les triples selon le même barême que les lagers blondes!
* Dans la catégorie «lagers blondes», vous jugez trois bières de la brasserie «RJ» et trois bières de la brasserie «4-Temps». 6 bières sur 8 provenaient de deux brasseries! Pourquoi ne pas avoir considéré alors les bières de Molson et Labatt ainsi que d'avoir mis dans cette catégorie, les «La Montoise», «Mont-Tremblant Versant Sud» et «Claire Fontaine?» La température de fermentation n'a rien à voir avec le style des bières dans cette catégorie. Ces trois derniers produits auraient fait bien meilleure figure ici que dans la catégorie Ales blondes.
* Dans la catégorie «triple», vous jugez trois bières de la brasserie Schoune (sur un total de 5, soit 60%), dont l'une est loin d'être une triple (la Forte). Pourquoi ne pas avoir aussi considérée les deux autres bières québécoises qui portent le nom «triple» sur leurs étiquettes («Eau Bénite» et «Seigneuriale triple»). Et tant qu'à avoir élargi la définition, pourquoi ne pas avoir considéré la «8» de Belgh Brasse en Abitibi?
* Qu'est-ce qui explique l'exclusion des deux superbes bières suivantes dans la catégorie Pale-ales: «Boréale rousse» et «L'Exaltée» (malgré que l'on présente cette bière comme une «Alt» sur l'étiquette, elle ressemble beaucoup, beaucoup aux Pale-ales - en fait, il s'agit de l'interprétation allemande (ici québécoise-allemande) du style Pale Ale - et compte-tenu de la générosité que vous avez fait preuve à l'égard de la brasserie Schoune, ces exclusions m'intriguent au plus haut point)?»

La réponse de madame Gagnon: (reproduite textuellement).

« M. D'Eer,

Vous aurez sans doute remarqué que nous ne publions jamais le protocole et les grilles d'évaluation de nos tests; ce serait grossir indûment le nombre de pages qui nous est alloué. Cependant, nous faisons état des principaux points susceptibles d'intéresser nos lecteurs. Une lecture attentive aurait apporté la réponse à certaines de vos questions. Par exemple, que les tests se sont déroulés à l'aveugle, que les brasseries Molson et Labatt n'ont pas été retenues puisque notre test portait sur les bières de microbrasseries, que bien sûr la définition d'une triple et d'une lager n'est pas la même

Par ailleurs, le classement des bières les bières de microbrasseries dans une catégorie ou dans une autre est basée sur les informations obtenues des fabricants.

Pour finir, permettez-moi de souligner que le magazine Protégez-Vous teste des produits et des services depuis plus de 20 ans. Sa crédibilité provient, entre autres choses, de sa capacité à retenir les meilleures expertises dans un champ donné ainsi que de son indépendance vis-à-vis des commerçants.

Nous vous remercions de l'intérêt que vous portez au magazine Protégez-Vous.

Chantal Gagnon»

Comme nous pouvons le constater, plusieurs questions n'ont tout simplement pas été répondues. 20 ans d'expérience est suffisant pour établir les dogmes du «nous-sommes-au-dessus-de-tout-soupçon, l'erreur-on-ne-connaît-pas, et ne posez-pas trop de questions.» Vous noterez la dernière phrase de la missive de madame Gagnon, «l'indépendance vis-à-vis les commerçants» et l'une des premières «le classement des bières les bières (sic) de microbrasseries dans une catégorie ou dans une autre est basée sur les informations obtenues des fabricants.» Devons-nous parler «d'indépendance interdépendante» ou «d'indépendance partisane»? Je comprends que le manque d'expertise de Protégez-Vous l'ait incité à déroger à son code d'éthique habituel. Dans les circonstances, il aurait été également important de partager avec nous la consigne qui a été donnée aux brasseurs: a-t-on demandée une information de nature «technique» sur le type de fermentation ou une information en partageant le protocole d'évaluation? Si les brasseries ont fourni une information sur le type de fermentation sans connaître la grille d'évaluation, on a tout simplement joué au jeu du chat et de la souris avec elles.

Pour en revenir au jugement sévère que la revue pose sur l'industrie de la microbrasserie, en relisant attentivement les textes, j'ai constaté qu'une seule brasserie dans tout le lot présentait des problèmes de production, la Ferme brasserie Schoune. Il y a bien entendu des bières jugés «moins bonnes» (et dont le goût est assez stable - donc, qui n'éprouvent pas de problème de production...), mais le panel d'amateurs avertis (dont je respecte au plus haut point la composition et le jugement, de gauche à droite sur la photo publiée: Christian d'Astou, Daniel Bilodeau, Marc Chapleau, Éric Gravel, René Huard, Pierre Rajotte, et Michel Cusson) disait de l'une de ses bières, la Blanche de Québec, qu'elle offrait «des odeurs de levure et de contamination bactérienne». Compte tenu de la sévérité de cette observation, il est inconcevable que Protégez-Vous n'ait pas offert d'explications pertinentes à ses lecteurs. De deux choses l'une: ladite bière n'était pas vraiment infectée et on détruit la réputation d'un brasseur, ou elle l'était véritablement et on devait informer adéquatement le lecteur des risques de sa consommation. Pourquoi Protégez-Vous n'a pas fait analyser ces produits par un laboratoire? Pour en avoir le coeur net, j'ai personnellement fait appel à un laboratoire pour faire analyser la dite bière (et certaines autres :-). J'ai demandé aux Laboratoires Maska de St-Hyacinthe une analyse d'échantillons achetés à Québec et à Montréal. Les résultats? «Trop de bactéries pour être comptées!». En d'autres mots, les analyses nous indiquent une dégradation majeure des produits. Voici maintenant l'information qu'un organisme voué à la protection des consommateurs aurait dû ajouter.

Les bactéries sont facilement reconnaissables à la saveur aigre qu'elles procurent à la bière. Les principaux indicateurs gustatifs sont les suivants: pommes vertes, pommes pourries, ou caoutchouc, pouvant varier en fonction de la nature des bactéries que l'on retrouve dans le produit. Aucune bactérie se reproduisant dans la bière n'est pathogène, c'est-à-dire dangereuse pour la santé des consommateurs. Certaines peuvent toutefois provoquer la diarrhée chez les personnes plus sensibles. Malheureusement, mon faible budget d'auteur ne m'a pas permis de défrayer les frais d'une analyse plus poussée, qui aurait pu éclairer un peu mieux les consommateurs sur la présence de celles-ci dans les produits de la Ferme-Brasserie Schoune. Les bières d'une seule brasserie portent ombrage à l'ensemble des micro-bières au Québec et Protégez-Vous évite de la nommer, préférant jeter l'opprobre sur l'ensemble de l'industrie micro-brassicole.

Si Protégez-vous applique, pour évaluer les sièges d'enfant, une rigueur semblable à celle qu'elle a mise en pratique dans son test sur les bières, eh bien, jeunes papas et jeunes mamans, je vous conseille fortement de demander une deuxième opinion.